Jogging du Printemps à Angre : Sisyphe consentant


Les dieux avaient condamné Sisyphe à hisser dans les enfers une énorme pierre jusqu’au sommet d’une montagne d’où, invariablement, elle retombait, obligeant le malheureux à recommencer encore et encore sa tâche, durant l’éternité, sans possibilité de rémission. Camus a pris ce mythe pour métaphore de l’absurde. Et l’image me trotte par la tête depuis hier, car j’ai l’impression que nous étions tous, sur les bosses d’Angre, des Sisyphe consentants.

Qui ne s’est senti, en effet, Sisyphe absurde condamné pour on ne sait quelle faute à cette peine dans laquelle ce qu’il convient de hisser au sommet n’est pas une pierre mais bien son propre corps ? Et plus ce corps est lourd, plus la torture est longue… Certes, arrivé au sommet de la première côte, celle de la chapelle Saint-Roch, on se dit que ça va descendre, et la pierre roule bien, on la suit sans effort, presque en sifflotant (Camus appelle ce retour dans la plaine « l’heure de la conscience »), mais déjà se dresse face à nous la deuxième, l’interminable montée de Sebourg, les 1500 m les plus longs du challenge ! Et on pousse sa pierre, longuement, péniblement. Ça y est, on est en haut, les pires choses ont donc une fin ! À propos, qu’est-ce qui est pire ? Courir ce jogging en sachant à l’avance ce qui nous attend ou dans une douce inconscience des difficultés qui arrivent ? Kilomètre 6 : ça redescend, forcément. Jusqu’à l’arrivée ? Penses-tu ! Voilà la troisième montée de Sisyphe, la rampe herbeuse de la chocolaterie Druart (certains ont peut-être songé que trop de chocolat pouvait nuire à la forme…). Troisième récompense : près de deux kilomètres plutôt faciles. C’est fini, songe le néophyte. Que non, sait le vieux de la vieille. La plus dure, peut-être, est à venir, cette butte des Hallettes que l’on avalerait sans doute avec le sourire si elle arrivait au premier kilomètre mais qui, alors que l’on approche du dixième, nous brûle les poumons, raidit les mollets, tord les visages dans d’effrayants rictus (regardez les photos…). Ouf, cette fois, c’était bien la dernière !

« Il faut imaginer Sisyphe heureux », conclut Camus. Qui ne se dit, en effet, dans l’une des quatre côtes qui émaillent le parcours : « Plus jamais ça ! » ? Et pourtant, il faut